Carotte de la Paillette, ou l’histoire d’un double sauvetage

Ces derniers mois, je suis restée silencieuse. Non pas par choix, mais parce qu’il arrive des moments, des mois, où l’on se retrouve incapable d’écrire. Moi qui suis née avec un stylo dans la main et pour qui il est plus naturel d’écrire que de respirer, je me suis retrouvée « bloquée », privée de mon oxygène pendant plus d’un an. Pendant certains moments de grâce j’y arrivais,  au prix d’un effort surhumain. Tous ces mots, ces textes, ces histoires, qui dansaient dans ma tête en permanence et m’habitaient, ont disparu avec celle que j’étais jusqu’alors, la nuit du vendredi 13 novembre 2015.

Que faire lorsque tout le monde est heureux que vous soyez « en vie » quand vous-même n’en avez plus l’impression ? Lorsque même la signification de « être en vie » vous échappe ? Que plus rien n’a de sens et que plus rien n’est à sa place ? Que la seule chose qui résonne en vous, petite coquille vide, est le battement de votre cœur, au point de vous accrocher à ce son comme étant la seule véritable preuve de vie ? Que vous voyez chaque jour le chagrin que cachent vos proches au fond de leurs yeux, désarmés face à l’errance de votre âme en peine, mais qu’il devient chaque jour un peu plus dur de faire semblant ? Chaque seconde qui passe est une épreuve de surmontée. Chaque pied posé devant l’autre est une victoire. Chaque réveil est une nuit de plus à laquelle on a survécu.

Je me suis donnée 366 jours (et non 365 pour cause d’année bissextile) pour réapprendre à vivre, pour pleurer, pour aimer, pour comprendre, pour apprendre, pour rire, pour sentir, pour goûter, pour renaître, pour vivre.

Quitte à avoir la chance de naître une deuxième fois, autant en profiter pour ne garder que le meilleur, se débarrasser de ce(ux) qui nous faisai(en)t souffrir et s’occuper de ces regrets que l’on avait au moment de perdre sa première vie. C’est donc ce que j’ai fait, avec pour seul moteur ma rage vivre, ma rage de survivre, ma rage de me battre pour ma survie.

Seulement voilà, la date anniversaire a été plus difficile à vivre que prévue et je m’étais tellement raccrochée à cette date que je n’avais pas pensé à l’Après. Eh oui, le fameux Après… Ce grand saut dans le vide, sans date butoir, sans échéance, sans fin. Qu’est-ce que je fais maintenant ? J’ai la vie que je voulais, mais le vide est toujours là, impossible à combler. On réalise qu’on attendait tellement d’une date… Comme si passer l’anniversaire allait faire qu’on se sente enfin mieux (à défaut de bien), qu’on se sente en vie autrement qu’en posant sa main sur son coeur pour vérifier qu’il bat, qu’on arrive à rire sincèrement sans avoir à y réfléchir et se forcer, qu’on sente à nouveau le vent lorsqu’il caresse notre visage et le soleil qui chauffe nos cheveux, que les aliments aient à nouveau un goût et une saveur, que les banalités de la vie nous provoquent à nouveau une émotion quelconque…

Si je devais représenter ce sentiment visuellement, je dirais que c’est un peu comme ces coureurs aux Jeux olympiques qui donnent toutes leurs forces et toute leur énergie dans la course, puis s’effondrent une fois la ligne d’arrivée franchie.

Passée la date anniversaire, je n’avais plus rien à quoi me raccrocher, et chaque pas me demandait un effort intense, chaque journée qui commençait me passait être une montagne infranchissable dont je ne voyais jamais le sommet.

A force de contenir toutes ces émotions en soi, il arrive fatalement un jour où un tout petit détail de rien du tout fait exploser la boîte à sentiment. Vous vous retrouverez submergée et étant donné que vous ne savez plus du tout comment gérer la moindre émotion, cela peut être quelque peu violent pour la personne sur qui ça tombe…

Il s’avère que cette petite « chanceuse » fut ma très chère et tendre maman (paix et amour sur toi si tu me lis <3). Fort chagrinée par mes humeurs, elle s’est sans doute demandé ce qui pourrait durablement me remonter le moral (parce que bon, les gâteaux c’est bien, mais quand on a tout mangé, il ne nous reste que notre bourrelet pour pleurer).

Le lendemain, je reçois donc un message de sa part avec un numéro de téléphone, un nom et la mention « chaton roux à adopter ». Moi qui dis depuis des années que lorsque j’aurais enfin un travail stable et mon chez moi, je prendrais un chat roux, voilà qu’un de mes rêves semble sur le point de se réaliser. Ni une ni deux, je prends une pause au travail, j’appelle et on me parle d’un certain Carotte. Trouvé cet été par les pompiers en train de succomber après avoir ingéré des produits toxiques, il sera conduit chez un vétérinaire qui ne pense pas réussir à le sauver. Malgré tout, il appelle une association en lui disant de ne pas trop se faire d’illusion. Carotte qui ne devait pas passer la semaine, se retrouva donc en famille d’accueil après quatre semaines d’hospitalisation, dans l’espoir de trouver une nouvelle famille. En entendant son histoire, j’ai compris qu’on était faits pour être heureux ensemble ! Quoi de mieux pour réapprendre à vivre et à aimer, que de le faire à deux ? Nous étions deux âmes blessées en mal d’amour, qui ne demandaient qu’à profiter de la seconde chance que la vie nous a donnée.

Premier câlin avec Paillette

Paillette rencontre mamie La Souris

Le temps d’aller le récupérer, il a fallu préparer l’appartement, acheter tout le nécessaire pour qu’il se sente chez soi dans notre « chez nous ». Cela peut sembler anodin et très facile, mais pour moi c’était énorme. Je découvrais qu’au bout de la ligne d’arrivée, il y avait une porte, je l’ai ouverte et j’ai posé un pied, puis l’autre sur ce nouveau chemin vierge et plein de promesses. Au début, on ne s’éloigne pas de la porte, de peur qu’elle se ferme si l’on sort trop de sa zone de confort. On a peur de l’inconnu, même si ENFIN, cela commence à nous donner envie. Plus je pensais croquettes, litière, vétérinaire, jouets, arbre à chat, et tout ce qui va avec, plus je faisais de microprojets, et plus j’avançais, l’air de rien sur mon nouveau chemin. Mon esprit vagabondait enfin en dehors de cette nuit tragiquement célèbre. Je comptais les jours, les heures, les minutes, les secondes qui me séparaient de ma rencontre avec mon nouveau chat, plus je redécouvrais les plaisirs de l’excitation d’un moment que l’on sait d’avance qu’il sera agréable. Je me reconnectais doucement, mais sûrement des émotions simples que j’avais fini par oublier.

Paillette & Baptistine adorent faire des selfies ensemble

Le choix du nom a été évident. L’été dernier, j’ai fait un rêve dans lequel j’étais dans un bel appartement tout blanc, dans mon lit deux places avec une dizaine d’oreillers, j’ouvrais doucement les yeux, réveillée par la lumière du soleil, et là un beau chat roux sautait sur mon lit pour me faire un câlin et j’ai dit « Oh bonjour Paillette ! Comment ça va aujourd’hui ? », puis je me suis réveillée. Le lendemain, alors que je cherchais depuis moins de 24h, je visitais ce bel appartement blanc dans lequel je vis aujourd’hui, avec Carotte de la Paillette (mélange de son nom donné en famille d’accueil et son nouveau nom). J’ai bien essayé de l’appeler Carotte au début, mais il ne répondait pas. Alors j’ai essayé Paillette et ça semble lui avoir tout de suite convenu puisqu’il s’est immédiatement reconnu en entendant ce nouveau nom.

Paillette aussi veut jouer au jeu des licornes

Ensemble, nous avons appris à ne pas nous jeter sur le chocolat/les croquettes dès qu’on a un petit coup de blues, à ne pas sursauter de terreur au moindre petit bruit de couloir, à nous rassurer mutuellement après un cauchemar rappelant des mauvais souvenirs, à transformer nos expériences passées en souvenirs qui s’effacent, à évacuer nos torrents de larmes jusqu’ici enfouis dans nos coeurs, et surtout à s’aimer encore et encore. Nous avons instauré des petites routines essentielles à nos vies. Ainsi, chaque soir en rentrant du travail (ou le week-end quand je suis sortie descendre les poubelles ou faire une course), je le prends dans mes bras, je m’assois dans notre fauteuil et je le pose sur mon torse pour faire notre câlin rituel du soir. Parfois, il a besoin de cinq minutes, d’autres fois ce sera vingt minutes, je le laisse choisir.

Paillette adore les câlins

Avoir un contact physique chaque jour avec quelqu’un, cela peut sembler anodin, dérisoire, facile, mais j’avais depuis plus d’un an oublié ce que c’était et l’importance que cela avait. Avoir ce privilège chaque jour et entendre cette petite boule de poils rousse ronronner d’amour tout contre moi m’a fait pleurer chaque soir pendant des semaines. Pas des larmes de tristesse. Des larmes de joie, de vie, d’amour, de bonheur, de paix, des larmes de rage de vivre.

Le tricot ça fatigue !

Mais après une bonne petite sieste, Paillette vient aider La Petite Baptistine…

Enfin, ensemble, après nous être mutuellement sauvés et guéris de nos blessures, nous sommes retournés une dernière fois en arrière sur notre nouveau chemin, nous avons donné un grand coup de pied/patte dans cette porte et lui avons tourné le dos pour toujours pour avancer sur le chemin vers l’Inconnu.

Paillette & Love

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